À la lumière de Raden Adjeng Kartini – Éric Antoni

À la lecture de ses lettres, on  comprend pourquoi Raden Adjeng Kartini est devenue une figure emblématique de son pays. Si sa vie fut bien celle d’une jeune princesse recluse dans le palais familial et soumise à la loi  de son père jusqu’à son mariage relativement tardif, elle fut aussi rebelle aux  préventions de son milieu et aux conventions de son époque. L’enfant sage fut aussi une révolutionnaire. Il n’en fallait pas moins pour qu’une nouvelle icône surgisse, à la fois image et fantasme, puissance de l’imaginaire et message du réel, empreinte d’un mythe ancestral et germe d’une histoire nouvelle. Le pouvoir politique ne pouvait pas l’ignorer, ce travail symbolique étant ce qui le légitime aux yeux de tous, quel que soit le régime qui le sert et l’incarne: depuis 1964 (Soekarno),  le jour de naissance, 21 avril, de  la première militante du droit des femmes à l’éducation qui fut aussi la fondatrice de la première école pour jeunes filles d’Indonésie,  est devenu  jour férié national. Sa mort à 25 ans, en 1904, quatre jours après la naissance de son premier enfant, ses lettres publiées et traduites dans plusieurs langues européennes dès 1911,  la firent entrer très vite dans la légende : elle est devenue la Mère des femmes indonésiennes, « Mère », comme peuvent l’être quelques grandes saintes de l’Inde et comme ne le sont jamais devenues Jeanne d’Arc, Thérèse de Lisieux, Louise Michel ou Marie Curie pour la Nation française très sensible elle aussi pourtant,  à l’archétype de la femme libératrice et combattante, comme « La liberté guidant le peuple » de Delacroix  en  fait foi.

Des cent lettres éditées,  je n’ai lu en tout que les dix-neuf lettres publiées en 1999 à Jakarta par l’école française d’Extrême-Orient et traduites du néerlandais par Louis Charles Damais. Ce sont les écrits d’une militante humble mais déterminée, l’Histoire ne s’est pas trompée ; ils sont émaillés de remarques et d’observations qui révèlent une visionnaire, la Légende dit vrai. Je veux en témoigner en simple lecteur d’abord – par exemple, très critique à l’égard de l’obscurantisme religieux, Kartini lui oppose le vœu d’une « religion intérieure …sans baptême1» -, je veux en témoigner en tant que musicien ensuite, à propos d’une trentaine de lignes écrites en 1902 sur les sensations éprouvées par son âme puis « traversées » par son esprit en alerte, à l’écoute d’un gamelan. Une expérience paroxystique qui en dit plus long sur la musique – son fondement – et le sentiment profond qui se réfléchit spontanément en elle, que beaucoup de discours musicologiques : ces quelques lignes comptent parmi les plus justes qu’il m’ait été donné de lire sur le sens de la musique et sa portée. Dans notre sphère culturelle, Jankelevitch et Ansermet par exemple, sachant eux aussi se porter parfois aux extrêmes, ont su interroger l’expérience musicale avec la même pénétration. Et ce dernier mot ne vient pas par hasard car il s’agit bien de l’acte viril d’un esprit aux aguets qui pénètre son objet, en effet, et l’ensemence jusqu’à le transformer en lui-même2.

À l’écoute d’un gamelan de verre, de silence et de lumière

Un gamelan de verre joue dans le palais où la jeune fille est consignée depuis plusieurs années déjà. Elle écoute, et relate son expérience sur le vif3, dès que les premières notes retentissent, à une correspondante néerlandaise. Trente lignes en tout, informées par les trois sous-moments de sa révélation4 :

1 – Le saisissement – les troubles de l’âme et du cœur ;

2 – Le souvenir et l’oubli revivifient ensemble le premier saisissement et l’intensifient jusqu’à la mélancolie et son inverse, l‘extase ;

3 – Et enfin la vision de l’esprit – la saisie de l’instant présent.

Évidemment il faudrait ne pas retirer un seul mot de ces lignes où tout se tient, mais j’en propose une épure qui veut surtout renvoyer le lecteur au texte intégral :

Premier mouvement, cela commence un peu comme dans le monde du Wayang : « …Non ! Non ! Ce ne sont pas des sons de verre, de cuivre, de bois qui s’élèvent là-bas ; ce sont les voix des âmes humaines qui s’adressent à nous… Et mon âme se laisse emporter par ces murmures… et mon cœur se serre d’effroi, de peine et de douleur ! ».

Second mouvement : « Maintenant que le gamelan se tait, je ne puis me rappeler aucun son, tout s’est effacé de ma mémoire. Ces sons si tristement jolis, me rendent heureuse au-delà de toute expression, mais en même temps me plongent dans la plus profonde mélancolie… Je n’ai pas plutôt entendu les premières notes du magnifique prélude que je suis déjà comme en extase. ».

Troisième mouvement : « …Je dois absolument écouter ce murmure de voix qui me parle du passé, de l’avenir, et l’on dirait que l’haleine de ces sons vibrants d’argent soulève les voiles du mystérieux avenir. Et c’est aussi claires que si elles appartenaient au présent, que défilent devant l’œil de mon esprit les images de l’avenir… Et la clarté se fait de nouveau en mon cœur. »

Un tel voyage n’a ni commencement ni fin. Il nous rend sensible la conscience immédiate et unifiante que la musique peut éveiller en nous, ce « Son sphérique 5», immatériel et pourtant bien vibrant, « Vide » ne contenant rien et pénétrant toute chose, dont l’éclosion et le battement, un demi-siècle plus tard, seront le cœur-même de la musique de Giacinto Scelsi6.

Partout autour de nous, les selfies se multiplient, aussitôt pris aussitôt envoyés. Et les images échangées disent la fuite du réel, le désir de soi et de l’autre mis en abîme dans un jeu de miroirs sans fin. L’instant présent c’est tout autre chose que ces instantanés, c’est l’unique instant qui se prolonge sans se répéter, une autre dimension de l’Être à laquelle on ne peut accéder qu’en inversant d’abord le mouvement dont le selfie est le symptôme. Il y va de toute une ascèse du cœur et de l’esprit. Avant l’heure technologique et pour ce qu’elle voyait du monde avec ses seuls yeux et en elle-même pour son seul regard, la jeune princesse solitaire le savait parfaitement. Elle le vivait intensément : « Nous avons cherché si longtemps et si loin ; nous ne savions pas ; c’était si près, toujours autour de nous et avec nous. C’est en nous.7 »

 

Notes

1 –  Voir p.171

2 – On pourra lire cette remarque dans l’excellente préface de  Louis Massignon : « Constatons dans le cas de Kartini à Java… la résurgence d’un vieux thème archétypique de l’humanité, l’apparition isolée d’une personne exceptionnelle « sublimée », d’une femme « masculinisée en héros », pour l’initiation des autres femmes à une Connaissance normalement réservée aux hommes ; et, au-delà, à la conception d’une sagesse. »

3 – Voir p.64-65. C’est du moins ainsi qu’elle met en scène son acte d’écriture « Ce n’est pas ma faute, Stella, si j’écris de temps en temps des bêtises. Le gamelan de verre dans le pendopo pourrait te le dire mieux que moi. Il joue en ce moment notre mélodie préférée à nous trois… ».  Ce qui explique que dans le texte, l’expérience relatée suit  les alternances de silences et de sons, tout  en continuant de progresser selon son mouvement interne.

4 –  Et dire qu’elle a dû quitter l’école à douze ans et demi… ! Elle a su tirer un merveilleux parti de ses nombreuses  lectures solitaires (qualité de l’énoncé, rigueur de la forme) et de la sûreté de son intuition !

5 – Selon le mot de Giacinto Scelsi.

6 –  1905-1988. Une grande partie de ses œuvres sont sur Youtube. Ses écrits dans leur langue originale, le français, sont publiés par « Le Parole Gelate » à Rome et « Acte sud » en France.

7 -Voir p. 151